Discours 11 novembre 2009

Je m'efforce chaque année,devant ce monument érigé à la mémoire de nos valeureux soldats morts en 1914 1918 d'évoquer aussi celle de ceux que l'on à parfois un peu oubliés. Je voudrais vous parler cette année des combattants venus de nos territoires d' outre-mer. Depuis 1918, le carré des tombes musulmanes du cimetière de Douaumont rappelle la contribution de ce que l'on appelait "les troupes de l'empire". A la bataille de Verdun les tirailleurs sénégalais et les régiments marocains sont très vite entrés dans la légende de la Grande Guerre, mais ils furent parfois réduits à un cliché. Après les échecs de 1914 puis,en 1915, les saignées opérées parmi les troupes françaises (par les batailles d'Artois et de Champagne), les campagnes de recrutement s'intensifièrent en Indochine, à Madagascar, dans la corne de l'Afrique, en Afrique équatoriale française(A-E-F), en Afrique occidentale française(A-O-F) et en Afrique du Nord. Elles prirent d'ailleurs parfois le visage de la contrainte et suscitèrent alors de fortes rebellions parmi les tribus indociles de certains territoires encore peu pacifiés. Le déficit de la natalité en métropole et une conception de la colonisation différente de celle des Britannique ou des Allemands avaient très tôt conduit l'état-major français à recourir à des troupes indigènes dans un cadre militaire. Le lieutenant-colonel Mangin défend publiquement le principe de la "Force Noire ". Mais la constitution de ces armées d' outre-mer est lente, et les rares bataillons opérationnels à l'été 1914,venus d'Afrique du Nord et d'Afrique occidentale disparaissent à la fin de l'automne dans la boue et les brumes des Flandres ou de l'Yser. Dès aout cependant, Lyautey au Maroc et Merlaud-Ponty à Dakar poussent à la constitution de nouvelles unités. La durée de la guerre et le crise récurrente des effectifs, rapidement allaient leur donner raison . Au total, plus de 600 000 hommes originaires de toute l'Afrique noire française (Tunisiens,Algériens,Marocains,Sénégalais) et des Malgaches, des Somalies, des Indochinois, des Mélanésiens, des Canaques, des Créoles et des Afro'Antillais furent enrôlés au cours de la Grande Guerre , représentant environ 7,5% des soldats présents sous les drapeaux pendant le conflit. Les recrutements massifs commencent dès l'hiver 1915-1916. Il faut six à huit mois pour lever les troupes, les transférer dans des cantonnements provisoires au Sud de la France, constituer des unités en amalgamant jeunes recrues et tirailleurs expérimentés et leur donner un minimum d'instruction. Au total,six bataillons des troupes coloniales et douze régiments de l'armée d'Afrique "passent" à Verdun. Un bataillon Indochinois,trois bataillons sénégalais et un bataillon somalie se distinguent. Présents dans les principales opérations conduites à partir de juillet 1916, ils s'illustrent à la cote 304 ,à Fleury.  Le 17 aout , le régiment d'infanterie coloniale du Maroc(R.I.C.M) gagne sa première fourragère. Toutes les unités engagées déplorent de lourdes pertes: le premier régiment mixte de zouaves et de tirailleurs voit disparaitre 10 officiers et 1350 sous-officiers et soldats; le 3 ème régiment de marche de tirailleurs, 39 officiers et 2650 sous-officiers et le 2ème régiment de marche de tirailleurs, 60 officiers et 2870 hommes. Le 24 octobre, le R.I.C.M participe à la reconquête du fort de Douaumont, pris le jour même par le 1er bataillon du capitaine Dorey . Cette action d'éclat,qui vaudra au R.C.I.M une citation (à la suite de laquelle le président Poincaré épinglera personnellement la croix de la légion d'honneur sur leur drapeau ), reflète l'attitude et le rôle des troupes de l'empire à Verdun. Passées les douloureuses épreuves de l'année 1916, les troupes de l'empire seront présentes jusqu'à la fin de la guerre, dans tous les grands combats de la région de Verdun. Les louanges dont les plus hautes institutions civiles et militaires qui couvrent en 1918 les bataillons et régiments issus de l'empire cachent une double évolution de fond, collective et individuelle. Comment pourrait-on penser que les souffrances vécue en commun, que l'expérience acquise puissent rester sans suite? La fraternité d'armes et l'esprit de corps si souvent vantés dans les discours recouvrent des réalités qui ne disparaissent pas avec la signature de l'armistice. Durant l'hiver 1918-1919, le retour à la paix s'accompagne de la démobilisation rapide des conscrits métropolitains. Proportionnellement, la place et le rôle des contingents issus de l'empire s'en trouvent valorisés. La période de l'entre-deux-guerres voit s'enraciner, se stratifier,une vision idéalisée de" l'empire rêvé". A Verdun même, un carré musulman étant aménagé aux premiers rangs du cimetière de Douaumont, ce n'est qu'à partir de la fin des années 1930 que l'on vit apparaitre monuments, stèles et plaques commémoratives"particularistes" Depuis le milieu des années 1980, ce besoin s'affirme et s'exprime avec de plus en plus de netteté. Il correspond à une demande explicite, témoignant des difficultés à"vivre ensemble" de notre société;(Ré)-Intégré dans l'histoire nationale, à leur juste place, sans excès ou démagogie inutiles mais sans prévention ni réserves déplacées non plus, tous ceux qui,comme le dit Léopold Sédar-Senghor "sont tombés fraternellement unis pour que tu reste Français".  L'inauguration en juin 2006, par les plus hautes autorités de l'état, d'un nouveau mémorial musulman à Verdun doit s'inscrire dans cette logique; Sans exagérer ni diminuer le rôle des musulmans dans les troupes françaises pendant la Grande Guerre, reconnaitre leur réelle participation à cet événement sanglant. Alors qu'après tant de souffrances et de douleurs, la réconciliation franco-allemande, si souvent portée par les anciens combattants eux-même, est désormais une réalité ancrée dans les faits, les photos jaunies de ces tirailleurs venus d'Afrique, de Madagascar ou d'Asie ne pourraient-elles pas, enfin, inspirer à chacun, dans notre monde assailli par les peurs et les doutes,d'utiles leçons d'instruction civique et de respect réciproque?

Alain ROUYER,

Maire délégué d' AGONNAY